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Abd el-Kader peut apparaître au premier abord comme un chef symbole de résistance pour le peuple arabe. Pourtant dans sa lutte, il se retrouve être un chef de tribu luttant contre les Ottomans et ses alliés, et combattu par l’empereur du Maroc. Dans quelle mesure a-t-il fédéré les aspirations indépendantistes du peuple algérien ?
Abd el-Kader a nettement tenté de dépasser le cadre tribal par le choix de ses conseillers, par la structure de son Etat où il y a des fonctionnaires, une armée de métier, etc., qui rompt avec le clientélisme. Il a jeté les bases d’un Etat autochtone dans un pays qui résiste à cette unification, à toute autorité étatique, d’où les désertions des tribus ralliées à lui y compris parmi les Kabyles. Le sultan du Maroc le soutient jusqu’à la bataille d’Isly en 1844 où la supériorité militaire de la France est telle qu’il finit par l’abandonner et le déclarer hors-la-loi.
Abd el-Kader se rend au duc d’Aumale en 1847 avec la promesse d’être exilé en terre d’Islam. C’est là qu’il se retrouve à Toulon. Comment se passe son séjour ?
Il est choqué au point qu’il refuse toute promenade et sortie, sauf la visite à l’arsenal. Tous les prisonniers souffrent de l’exiguïté des lieux. Abd el-Kader partage la nuit sa chambre avec plusieurs des siens. Le froid est tel qu’il perd un fidèle, le chef de son infanterie, et un enfant de sa suite (asphyxie en utilisant des braseros). Il refuse surtout toute proposition d’exil doré en France et de renoncer à exiger son départ en terre d’Islam, condition de sa reddition.
Toulon ne représente qu’un épisode dans le long emprisonnement de l’émir en France. Pour nous, Français, cela pose le problème de l’attitude républicaine vis-à-vis du colonialisme. La Seconde République déçoit Abd el-Kader ; c’est Napoléon III qui lui permet de rejoindre la terre d’Islam. On retrouve ensuite toujours le même problème avec les colonies : c’est Ferry-Tonkin, c’est Guy Mollet et la torture. Comment peut-on expliquer cette trahison ?
La trahison vient d’un gouvernement royaliste, plus exactement du parlement du gouvernement Guizot. La IIe république partagera les mêmes craintes de laisser libre Abd el-Kader alors que l’Algérie n’est pas encore bien en main. L’idéologie colonialiste se met en place avec la IIIe république (cf. le discours de Jules Ferry). L’idée d’un gouvernement autochtone allié de la France, celle du « royaume arabe » de Napoléon III est mort avec la chute de l’empire. L’administration directe laïque et républicaine s’installe en Algérie. C’est le triomphe des colons qui ont soutenu la république naissante !
A Toulon, le nom d’Abd el-Kader est donné à une rue du Mourillon en mars 1942 par une commission municipale vichyste pour rendre hommage « à ce chef arabe qui opposa une résistance farouche aux troupes françaises ». C’est l’ironie de l’histoire : c’est à Alger que s’établira le gouvernement de la France Libre. Pourquoi une municipalité réactionnaire honore-t-elle un ennemi ?
Oui, cela fait partie de l’ironie de l’histoire, Vichy exalte l’idéologie coloniale et récupère Abd el-Kader comme l’ennemi valeureux. Un peu comme César célébrait Vercingétorix. Abd el-Kader devient dans cette idéologie le bon arabe qui a su assimiler les valeurs humanistes de la France. On ne peut dans cette logique comprendre que si Abd el-Kader a sauvé à Damas des chrétiens du massacre, c’est parce qu’il est précisément musulman et qu’il puise dans sa foi son humanisme.
Pour en revenir à Abd el-Kader lui-même, on remarque au fil de l’exposition que c’est un homme peut-être plus intellectuel que guerrier, peut-être plus universaliste que musulman. Vous dites « héros des deux rives », mais l’est-il vraiment ? En France, c’est le combattant vaincu qui incarne l’orientalisme noble cher aux poètes et aux saint-simoniens. En Algérie, c’est le symbole de la résistance à la colonisation. Mais la France semble l’avoir utilisé pour son exotisme, et pour l’Algérie, Abd el-Kader pourrait rester celui qui a fait à la France, en mars 1848, le serment de ne plus résister. N’y a-t-il pas de quoi nuancer cet héroïsme ?
Je pense qu’on ne peut bien comprendre en quoi Abd el-Kader peut être un héros actuellement pour nous qu’en refusant tout anachronisme. Abd el-Kader a bien voulu une nation algérienne : en cela il peut légitimement être considéré comme un héros algérien mais à condition de ne pas en faire un nationaliste au sens actuel du terme. Il a voulu cette nation comme réponse à la conquête par la France mais à un moment où elle n’était pas encore possible. A Toulon (j’ai pu le lire aux archives d’Aix dans ses lettres au roi et à E. Ollivier), il dit sa déception d’avoir été lâché par les siens (certaines tribus algériennes), le sultan ottoman et le sultan marocain eux-mêmes. Il s’est toujours dit plus savant que guerrier, il découvre cela en captivité. Il n’est pas un nationaliste algérien, mais d’abord un maître soufi que les circonstances ont amené à prendre les armes. Quand il a compris que ce combat était vain, son horizon s’est élargi à l’ensemble du monde arabo-musulman, il a rêvé alors d’un dialogue possible entre Orient et Occident, conforme en cela aux idées de son temps (cf. les Saint-simoniens). Il est un exemple pour nous à la condition qu’on en refasse un homme de son temps.
Cela n’empêche pas qu’Abd el-Kader reste un homme de grande valeur...
Je dirai que c’est précisément à cause de ce chemin qu’il a parcouru au cours de sa vie avec ses contradictions apparentes que c’est un homme de valeur ! « Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme ; interrogez plutôt sa vie (...) et vous saurez ce qu’il est » (Abd el-Kader).
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L’animateur de cet entretien souhaiterait attirer l’attention des lecteurs sur la richesse des fonds d’archives de l’agglomération toulonnaise et du département du Var. Bien entendu pour les recherches de type thèses, les Archives Nationales à Paris sont incontournables. Mais pour de nombreuses études, que l’on soit professionnel ou amateur, historien ou simple curieux, les archives locales regorgent de documents uniques qui restent à exploiter ou qui ne demandent qu’à être redécouverts. Ceux-ci suffisent à publier des études sérieuses. L’utilisation du Fonds Philibert des Archives Municipales de Toulon pour l’exposition Abd el-Kader en est un bon exemple. Et si les "simples" citoyens ne sont pas toujours au fait de la richesse historique détenue par les collectivités, on ne peut que critiquer le manque de vigueur (pour ne pas dire plus) des autorités à valoriser ce patrimoine. On préfère éclairer des palmiers la nuit plutôt que restaurer et valoriser le fonds de la Société des Amis du Vieux Toulon, ou bien mettre aux normes la conservation des archives municipales de La Seyne. Nous ne parlons pas là de la mise sous silence du passé ouvrier seynois par la destruction du patrimoine architectural des Forges et Chantiers de la Méditerranée, et de l’enterrement du projet d’un musée sur ce même site.
Saint-Just

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