mascara
Du 3 décembre 2004 au 29 janvier 2005, la médiathèque du Pont-du-Las à Toulon accueille une exposition sur un « héros des deux rives » : l’émir Abd el-Kader.
Pour en savoir plus sur cette drôle d’histoire entre la France et l’Algérie, avec Toulon comme point de rupture et de réconciliation, Saint-Just, jeune historien toulonnais, s’est adressé à Andrée Bensoussan, commissaire scientifique de l’exposition. [1]
Saint-Just : Pourquoi s’intéresser à Abd el-Kader à Toulon ?
Andrée Bensoussan : Parce qu’à Toulon les populations originaires des deux rives de la Méditerranée se côtoient sans savoir qu’elles partagent une histoire commune : celle liée à l’aventure d’Abd el-Kader. La conquête de l’Algérie est partie de Toulon le 24 mai 1830 et c’est à Toulon qu’Abd el-Kader, le principal opposant à cette conquête, a séjourné en captivité durant 4 mois, au Fort Lamalgue. Il connaît l’épreuve de l’emprisonnement en violation de la parole donnée lors de sa reddition : le duc d’Aumale, fils du roi Louis-Philippe, lui avait promis de l’envoyer en exil à Alexandrie. Ces quatre mois souvent passés sous silence sont décisifs car c’est au cours de cette épreuve que le combattant renonce à tout recours à la lutte armée et redevient l’homme d’études, de méditation religieuse qu’il était dans sa jeunesse avant l’expédition d’Alger. A Pau puis à Amboise après quatre années de captivité, il achèvera cette conversion amorcée à Toulon.
Quel pays était l’Algérie d’avant 1830, et quelles étaient ses relations avec la France ?
L’Algérie actuelle s’appelait la Régence d’Alger. Elle faisait théoriquement partie de l’empire ottoman ; elle était dirigée par un dey, fondé de pouvoir de la corporation des corsaires. Cet Etat est né au XVIe siècle pour résister à la reconquête chrétienne menée par l’Espagne qui a chassé juifs et musulmans (que l’on retrouve dans les villes de la Régence et qui forment une bourgeoisie commerçante). Si l’activité de course a été jusqu’en 1815 une ressource essentielle pour le bey et son administration, elle était pratiquée également par les Etats chrétiens de la rive nord (cf. les prisonniers dits barbaresques sur les galères du roi de France). Entre la France et la Régence, les rapports de tensions (Louis XIV a tenté vainement de prendre Alger) alternent avec des alliances (François Ier s’est allié à Frédéric Barberousse contre Charles Quint) et des échanges commerciaux (cf. les livraisons de blé faites pendant les guerres révolutionnaires). L’Algérie d’avant 1830 peut donc exporter du blé. La majorité de la population est arabo-berbère : activité semi-nomade agro-pastorale pour les premiers, arboriculture et agriculture sur les montagnes pour les seconds. Le sentiment anti-turc est vif dans une population attachée à ses chefs de tribus et ses confréries religieuses.
Une guerre pour une histoire de blé... Un peu facile, non ?
Le problème de la dette liée à ces anciennes livraisons de blé a empoisonné les relations entre la France et la Régence, mais ne peut expliquer l’expédition d’Alger décidée 3 ans après le fameux coup d’éventail donné par le dey au consul Duval estimé, non sans raison, comme corrompu. Le désir de contrôler la côte algérienne et d’avoir ainsi la maîtrise de la Méditerranée est fort dans cette période d’essor commercial d’une Europe qui commence à s’industrialiser. Bonaparte a déjà fait le projet de débarquer à Sidi Ferruch et c’est son plan de débarquement qui est repris en juin 1830. Mais la motivation immédiate et déterminante est d’ordre politique : les élections législatives sont en vue. Il faut les gagner et redorer le blason des Bourbons : une expédition victorieuse y contribuerait.
La colonisation de l’Algérie débute en 1830, mais on voit dans votre exposition que Louis-Philippe ne sait pas trop quoi faire de ce territoire encore mal conquis ?
En effet. Jusqu’à la rupture du traité de paix de 1837 entre le général Bugeaud et Abd el-Kader et le moment où elle s’engage dans la conquête totale et la colonisation, en 1839-40, la France hésite entre un abandon pur et simple de la conquête ou une occupation restreinte du littoral en laissant l’intérieur du pays aux arabes à qui s’imposerait la présence française. C’est dans cette perspective qu’en 1834 la France a reconnu Abd el-Kader comme Emir et sultan des arabes, lui permettant de mettre à profit les trêves pour construire un Etat algérien.
L’exposition revient sur la prise de la ville de Mascara. Un tableau parle de massacres de populations, notamment juives, par les troupes d’Abd el-Kader. Il mentionne aussi explicitement la déportation de populations locales par les armées françaises et la destruction de la ville. Que s’y est-il passé ?
Le commentaire du tableau exposé sur la prise de Mascara est celui d’une image d’Epinal c’est-à-dire celui d’une histoire officielle ; je l’ai accompagné d’une autre version extraite d’un ouvrage historique récent. Il semble donc que les troupes du général Clauzel exténuées sont entrées dans une ville qui avait été vidée de la majorité de sa population à l’approche de l’ennemi. Les troupes françaises se sont livrées à des saccages (mosquées, tombeaux) après deux jours de repos réparateur. Ne pouvant tenir la ville, elles l’ont brûlée avant de se retirer. Abd el-Kader et ses troupes qui campaient non loin ont pu contempler leur capitale Mascara en flammes.
Des atrocités sont commises des deux côtés. Les Français enfument les Algériens dans des grottes en 1845 ; les Algériens massacrent les soldats français en 1846. Ça nous éloigne des visions idylliques de l’œuvre civilisatrice française ou de la magnanimité d’Abd el-Kader.
La conquête qui se fait dans un contexte où l’esprit de croisade est encore vivace a été violente dès le début. Le pouvoir turc était certes arbitraire mais il était musulman. Avec la France on a affaire à une puissance qui accapare la terre et ne respecte pas l’Islam comme religion et culture du pays. La plus belle mosquée d’Alger est transformée en cathédrale dès 1831, première violence symbolique. Le duel Bugeaud / Abd el-Kader est à son comble dans ces années 45-46, la violence se déchaîne. Bugeaud mène une guerre totale : razzias des femmes et enfants, enfumages, etc. Abd el-Kader qui avait fait preuve de magnanimité envers l’adversaire français (son traité sur le sort des prisonniers lui valut l’amitié de l’évêque d’Alger Mgr Dupuch) ne peut empêcher le massacre de prisonniers en 1846, par suite à un refus de Bugeaud de négocier un échange.

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